Ainsi soit-il! - Confessions d'un gamer : un extrait.


Je vous livre un petit extrait que j'affectionne particulièrement. N'hésitez pas à réagir:

"Imaginez un gosse de 17 ans. Son premier trip de LSD dans la main. Un carré de buvard de cinq millimètres de côté, estampillé d'un dessin, représentant un Tai-ki. Ce symbole, il l’avait vu pour la première fois dans "Kung Fu", une vieille série télévisée qu’il regardait de temps en temps avec son Père alors qu’il était enfant. Il revoit mentalement maître Po expliquer sa signification à son disciple Caine. Il se souvint de l’enseignement du vieux sage. Il est le symbole du Yin et du Yang, du corps et de l’esprit, du visible et de l’invisible. Il représente l’ensemble de l’univers – notre univers – construit par l’association infinie de ces deux principes opposés, mais indissociables, un univers qui ne trouve sa stabilité que dans sa capacité à n’être qu’en perpétuelle transformation, en perpétuel changement. La stabilité dans l’instabilité, l’unité dans l’association des opposés.

Le môme posa le bout de buvard sur sa langue et l’avala à l’aide d’une grande goulée d’eau. Il effectua ce geste en même temps que son meilleur pote de l’époque. Un trip, ça doit se prendre à deux. En entier, pour bien se projeter dans une autre dimension, pour pouvoir comprendre ce qui nous échappe, pour accéder à une autre réalité. Ils devaient le prendre en même temps pour parcourir ensemble les différentes étapes du voyage. Pour pouvoir se comprendre. Pour pouvoir partager le même univers. Pour pouvoir partager le même délire, dans une forme de communion.

Un frisson parcourt votre échine puis un goût métallique apparaît progressivement dans votre bouche pendant qu'un chat s'installe dans votre gorge. Votre corps est saisi d’un tremblement à l’oscillation tellement courte et tellement rapide qu’il est ressenti comme une vibration émanant de l’ensemble de votre organisme. Le sentiment de froid sans avoir froid. Une tension sans être tendu. Et puis cette envie irrépressible de marcher, de se dégourdir les jambes.

C’est ce qu’ils ressentent sur le moment, alors ils marchent dans la ville. Subitement, ils ont besoin d’une clope. On le leur a dit : « si tu fumes, tu auras encore plus envie de fumer ». Alors, ils ont prévu de s’accompagner de deux paquets chacun, histoire d’être certains de ne pas en manquer. Ce n’est qu’au moment d’allumer leur cigarette qu’ils s’aperçoivent qu’ils n’ont pas de feu. Vraiment trop con. L’impossibilité d’assouvir un désir le rend d’autant plus pressant. C’est encore plus vrai dans leur état. Ils passent donc tout le début de soirée à chercher des allumettes ou un briquet. Plus l’effet se fait sentir, plus il leur devient difficile d’aborder les gens. La puissance du produit, malgré toutes les mises en garde de leurs amis plus expérimentés, surprend fortement les deux jeunes hommes.

Les couleurs deviennent de plus en plus vives, de plus en plus brillantes. Tous vos sens sont exacerbés au point qu’ils ne correspondent plus à rien de réel. Toutes les couleurs se trouvent saturées. Lorsque vous bougez votre main, vous percevez une découpe kaléidoscopique du geste au ralenti, image par image, comme une traînée de lumière. Tout paraît évoluer avec lenteur dans ce monde de délire. En marchant, votre corps n’avance pas aussi vite que le désire votre esprit. Vous le ressentez comme une limitation gênante. Vous vous sentez à l’extérieur tout en étant à l’intérieur. Vous aimeriez vous en débarrasser, le prendre et le jeter comme une vieille nippe, pour, enfin, être libéré de son poids, de son incarnation pour atteindre instantanément un but non défini.

Les deux potes ont l’impression qu’ils n’ont plus besoin de parler pour se comprendre. D’ailleurs, pourquoi parler ? Ils ne finissent jamais leurs phrases. Ils ne peuvent pas aller au bout de leurs pensées, car il devient de plus en plus difficile pour eux d’en contrôler la déferlante.

Toutes vos perceptions s’amplifient au point que les visages, les postures, les attitudes des gens que vous rencontrez se transforment en caricatures, ridicules au-delà du possible. Alors vient l’envie de rire. De rire de tout, des autres, de soi, aussi, mais surtout des autres. Le rire devient fou rire et le fou rire devient le rire de fous.

Les bâtiments vous apparaissent si mous qu’ils semblent de caoutchouc. Ils se tordent, ils s’abaissent, rapetissent pour mieux devenir immense, à moins que ce soit vous qui les perceviez de la sorte, vous, qui vous voyez grandir, pour, ensuite, devenir minuscule. Des formes se dessinent sur le sol. Des formes magnifiquement colorées, aux géométries parfaites. Parfaites, mais toujours en mouvement, toujours changeantes, insaisissables, impossibles à décrire et encore moins à dessiner. D’ailleurs, pourquoi les dessiner ? Elles apparaîtraient toutes seules, sur le papier à dessin. Partout où votre regard se pose, tout est mouvant, tout est changeant. Tout participe à une transformation continuelle, insaisissable. Même les volumes ne correspondent plus à rien, c'est pour cela qu'il vaut mieux se trouver à l'extérieur, à l'air libre, parce qu’à l'intérieur, on se sent trop petit quand le fond de la pièce s'éloigne à l'infini et trop grand quand elle est devenue plus étroite que des chiottes de bistrot.

Le temps, lui, est bloqué sur un présent figé, sur des minutes immobiles qui débouchent sur des heures qui passeront en une seconde. Un temps qui ne correspond plus à rien coulant sans régularité dans un espace aux distances variables. Tout est devenu extensible, tout est devenu compressible.

Une fois dans la rue, chaque arbre, chaque buisson que vous apercevez se mue en un être de vinyle, vivant, souple et coloré, riant de vous sur votre passage, chacune de ses branches, de ses feuilles, persifleuses et gouailleuses, est brandie dans votre direction comme autant de provocations.

Comme autant de menaces. [...] "

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